Cette review contient spoilers après spoilers donc ne lisez pas si vous n'avez pas encore vu l'épisode et la saison 2 en général.
On dirait qu'il y a une sorte de rythme dans les saisons de Sherlock, aussi courtes soient-elles. Le premier épisode est bien, le deuxième plus moyen et le troisième très bien. Cette année, l'épisode centré sur Irène Adler était à couper le souffle, celui sur les Baskerville m'a un peu déçue mais le finale de la saison était à la hauteur, et quelle hauteur (sans jeux de mots sur les chutes).
Au début de l'épisode, Sherlock est devenu une caricature de lui-même. Le détective connu via le blog de Watson, dont la presse a publié quelques photos et récits, est devenu un people dans le pire sens du terme. Il est mitraillé à longueur d'apparition, à la limite du ridicule. Il a perdu ce mystère que la célébrité au XIXè siècle lui avait laissé : Sherlock est devenu une star comme les autres, que les médias exploitent jusqu'à plus soif, et surtout jusqu'à la chute, puisque toute idole doit désormais chuter. Quand je parle des médias, je parle aussi, bien sûr, du public qui lit/regarde ces people vivre, autrement dit : nous.
Encore plus que dans les épisodes précédents, les showrunners nous montrent un personnage à l'intelligence supérieure, mais complètement froid quand il s'agit d'autrui, à l'exception bien sûr de Watson et de Mrs Hudson. Watson souligne cet aspect lorsque Sherlock jubile parce qu'il a trouvé une piste dans l'enlèvement des enfants en lui demandant s'il commence à s'amuser et quand Sherlock acquiese, Watson lui recommande ne pas sourire parce qu'il s'agit tout de même du kidnapping d'enfants.
A ce moment, si jamais le téléspectateur l'avait loupé, on comprend que pour Sherlock, peu importent les enjeux humains. Tout crime est avant tout pour lui un problème intellectuel et un défi pour son intelligence supérieure. Watson, plus que jamais, est là pour tempérer cet aspect et garder à Sherlock un minimum d'humanité.
Dans cet épisode, peut être un peu tôt dans la série, Sherlock affronte son arch-némésis, son double maléfique, Moriarty. Il manque un peu d'épaisseur au personnage du bad guy, qui semble n'exister que pour affronter le détective. Mais l'acteur qui joue le personnage réussit tout de même à lui donner une consistance et une présence certaines. Et Moriarty va frapper là où ça fait le plus mal : la réputation de Sherlock Holmes.
Evidemment, Sherlock se moque de l'opinion du commun des mortels... ou du moins le prétend-il. Mais comment peut-il exister dans son propre miroir si les gens "ordinaires" ne l'admirent plus, le considèrent comme une fraude ? Il semble s'être attaché à l'adoration des foules, même si cela l'agace aussi. Sherlock peut prétendre s'en moquer, mais on le voit néanmoins touché lorsqu'il comprend que Moriarty va le détruire en détruisant sa réputation. A ce moment-là, les showrunnes auraient pu choisir un autre arc pour l'épisode : parce que si Sherlock est agacé par sa célébrité, il y a une chose à laquelle il tient par dessus tout : à l'admiration et l'amitié de Watson. Les showrunners auraient pu à ce moment prêter à Moriarty une telle mystification que Watson lui-même se serait mis à douter de Sherlock, mais au lieu de cela, Moriarty joue les comédiens ratés (bien, d'ailleurs, la composition de l'acteur est étonnante à ce moment) et lui présente un dossier de presse photoshopé auquel Watson ne prête aucune importance.
Les showrunners ont choisi de montrer toute la force de l'attachement de Watson à Holmes, et inversement. Watson ne croit pas une seconde que Sherlock soit une fraude, il ne l'envisage même pas. Et en miroir, Sherlock qui se dit insensible, inhumain, est prêt à sacrifier sa vie pour épargner une personne qu'il estime, Lestrade, même s'il le montre peu ; une figure maternelle qu'il aime et respecte, Mrs Hudson (cf l'épisode 201) et la personne qu'il aime - quel que soit le sens que le téléspectateur veuille donner à ce mot, Watson.
Le dialogue téléphonique final entre Watson et Sherlock, lorsque celui-ci lui déclare que tout ce qu'a dit Moriarty est vrai, qu'il est un mystificateur, lorsque Sherlock se détruit littéralement face à Watson, est un des plus beaux et des plus touchants moments de la série. Pendant que Sherlock, la voix quasi-tremblante, fait de faux aveux pour sauver la vie de son ami, Watson est plus que jamais dans le déni. Pour Watson, Sherlock est une déité qu'il a placée sur un piédestal et tel un disciple aveuglé par sa foi, il refuse d'envisager que Sherlock ait pu lui mentir. Les derniers instants de la conversation, lorsque Watson comprend enfin que Sherlock va se suicider, sont totalement poignants. On a beau savoir/espérer/deviner que c'est un faux suicide, l'émotion qui passe à ce moment entre les deux personnages est trop forte pour être simplement mise de côté en se disant que c'est une mise en scène.
Alors que dans le pilote de la série, c'est en s'élançant à la suite de Holmes que Watson comprend que la douleur dans sa jambe est psychique ; cette fois, c'est une douleur bien réelle qui l'empêchera de voir la fin de la chute de Sherlock sur le pavé, et le téléspectateur par la même occasion. Bien sûr, on voit Sherlock tomber, on le voit étendu dans une mare de sang, mais on ne voit pas l'impact. Maintenant, la question de comment les showrunners vont expliquer la survie mystérieure de Sherlock va pouvoir occuper les fans jusqu'à la saison prochaine, annoncée le lendemain de la diffusion de l'épisode.
Pour la première fois aussi, Sherlock entendra, caché, les mots de Watson sur sa tombe, ces mots que Watson n'a peut être jamais osé lui dire en face, par pudeur, par peur aussi du rejet. A ce moment-là, on est bien au delà des clins d'oeil slashesques dont est parsemé l'épisode (quand Sherlock dit à Watson de lui prendre la main... pour que la course menottés l'un à l'autre soit plus facile) pour aller vers un véritable amour - platonique ou non, chacun en décidera, entre les deux hommes. Et des moments de télévision aussi intense sont extrèmement rares.